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8 juin 2015 1 08 /06 /juin /2015 10:39

Cette classe a duré quinze ans. Nous avions relaté le début de cette expérience dans un article paru dans la gazette des mathématiciens et dans ce blog. Voici le texte de mon intervention à Wuhan en avril 2015


30ième anniversaire de la première promotion de la classe de mathématiques franco-chinoise


Présentation d'Éliane Cousquer


Nous sommes très heureux Alain et moi de nous retrouver 35 ans après à l'université de Wuhan. Nous nous réjouissons du changement extraordinaire de la ville et de l'université de Wuhan. Nous avions été envoyés en 1980 pour enseigner dans la classe expérimentale : depuis un premier voyage pendant l'été 1967, nous nous intéressions à la Chine, à son histoire et sa civilisation. Nous nous souvenons avec émotion des responsables qui nous ont accueillis ici en octobre 1980 : M. Yu Jiarong qui a été l'animateur infatigable de cette coopération, M. Zhang Yuanda, directeur du département de Mathématiques, et M. Liu Daoyu1 président de Wuda jusqu'en 19892 et défenseur actif de la coopération entre la France et la Chine. Notre passé était avec eux une source d'échanges très riches, d'amitiés et de compréhension réciproques.

Une expérience originale

Dans son discours à Wuhan, lors de sa visite officielle en 2014, le Premier Ministre, M. J.-M. Ayrault a rappelé qu' «au début des années 1980, l’université de Wuhan a été l’initiatrice des coopérations universitaires franco-chinoises en créant la classe de mathématiques franco-chinoise de Wuhan dirigée par le Professeur Yu Jiarong».

La classe avait été proposée par nos collègues chinois pour expérimenter l'enseignement à la française in situ, et en tirer des leçons pour une réforme de l'enseignement universitaire chinois, objectif partagé avec les français qui a donné un cadre au travail au département de mathématiques à Wuhan et qui a été bien réussi, d'après M. Yu.

Les accords prévoyaient la formation au français d'enseignants pour préparer un séjour en France et pour enseigner dans la classe. Tandis que trois d'entre nous3 vous apprenaient le français, le français scientifique et les sciences, j'ai travaillé avec un groupe de quinze enseignants, puis une partie d'entre eux a travaillé avec nous pour votre classe, les autres reprenant un service normal ou partant en France. En 1990, M. Guy Roos comptait 27 départs entre 1982 à 88 pour des bourses de 2 à 4 ans pour les enseignants et chercheurs et 10 doctorats et deux habilitations... Et aujourd'hui un membre senior de l’Institut Universitaire de France qui revient travailler chaque année à Wuhan...

A partir de septembre 1981, nous avons enseigné en première et seconde année du cursus scientifique avec d'autres français4. Cette classe a été un exemple de partage et d'échanges entre français et chinois. Les enseignants français et chinois ont travaillé avec des moyens rudimentaires (craies, tableaux, manuels et correspondance par lettres pour les échanges).

Nous avons quitté Wuhan à la fin de votre premier cycle universitaire en 1983. Une cérémonie a été organisée alors par tous les collègues chinois avec lesquels nous avions travaillé et ils m'ont accordé un diplôme de professeur de Wuda qui m'a beaucoup émue.

Soutien des mathématiciens français

Les résultats brillants que vous avez obtenus à vos examens ont convaincu les mathématiciens en France de la qualité de cette classe et les ont persuadés de prendre sa défense car elle était, du fait de son originalité mal comprise.

« Pourquoi devrions nous nous intéresser à la Chine et pourquoi les Chinois devraient-ils s'intéresser à la France ? » s'interrogeait le professeur P. A. Meyer en décembre 19875 pour répondre aussitôt : « Je ne prétend pas donner ici à cette question une réponse de diplomate mais une réponse d'universitaire et de mathématicien : parce que nous avons en France abondance de mathématiciens de premier plan et carence relative d'étudiants de premier plan et que la situation en Chine est relativement complémentaire ». Les mathématiciens étaient bien conscients de l'excellence de l'école française de mathématiques et du rôle que cette communauté jouait pour l'image de la France, avec toutes les conséquences que cela peut avoir dans d'autres secteurs que les mathématiques.

Quatre promotions ont été recrutées sur le même cursus : en 1980 (40 étudiants), en 1982 (20), en 1983 (40), en 1985 (30) . A partir de 1987, quatre autres ont été recrutées (30 étudiants en 1987, 20 en 1988, 20 en 1989 et 23 en 1990), le français étant enseigné tout au long de la scolarité, assurée pour l'essentiel par des enseignants chinois. Deux promotions de DEA, avec 18 étudiants ont mises sur pied à partir de 1988.

En 1990 environ 90 titulaires d'une maîtrise poursuivaient leurs études en thèse, en France ou en Chine. En 1988, un mathématicien6 écrivait, « Cette opération représente un modèle de coopération scientifique dont je ne connais pas d'équivalent ailleurs ». Le parcours de ces étudiants est remarquable par sa variété comme nous le verrons pendant cette fête : combien d'universitaires, d'ingénieurs, d'entrepreneurs ? Un millionnaire même, m'a-t-on dit, mais avec les hauts et bas des finances et des monnaies ces temps-ci, je ne m'avancerai pas plus...

Des générations de mathématiciens

En tant que témoins et acteurs de cette classe, nous souhaitons que soit connu de vous le rôle de M. Yu et de ses anciens condisciples de thèse à Paris dans les années 50, première génération de mathématiciens qui ont initié et animé cette coopération : MM. Jean-Pierre Kahane, Gustave Choquet et Paul Malliavin tous académiciens connus pour leurs travaux scientifiques et leur engagement sur les questions d'enseignement, sont venus à Wuhan pour cette classe. En 1980, M. Kahane nous avait reçu à Paris, avant notre départ, il était à Wuhan dès octobre 1980 et a suivi les progrès de la classe. M. Choquet avait initié en France la réforme de l'enseignement de l'analyse à l'université et il est venu à Wuhan pendant l'année 82-83 pour préparer l'enseignement de la licence l'année suivante. M. Malliavin vous enseigné l'analyse en mai 1984.

Monsieur Jean D'Hombres7 est venu en mission pour le ministère des affaires étrangères pour évaluer le travail et les besoins d'enseignants en novembre 1980, août 1982, en 1984 et en mai 1986. Il fut un défenseur de cette classe auprès des autorités françaises.

Un réseau de mathématiciens

M. Yu a été le responsable de cette classe et le correspondant d'un réseau, avant l'heure d'internet, avec pour outils des lettres et des visites. Nous partagions de profondes convictions philosophiques avec lui et nous l'avons aidé du mieux que nous pouvions dans cette tâche.

Pendant l'été 81, nous avons pris contact avec les ENS : Ulm nous a promis de susciter des candidatures de normaliens comme VSNA pour Wuhan. Le premier fut M. Patrice Le Calvez, aujourd'hui responsable du labo IMP8 à Paris 6. Mme Serre a accepté des stages : Mme Bian Wei est ainsi devenue ma condisciple normalienne.

M. Yu a passé quelques mois en 1982 en France à la fois pour ses recherches et pour faire connaître la classe au cours de réunions officielles (M. et Mme Choquet, M Kahane, M. Hervé, M. Dhombres, M. Houzel, M. Bruter...) En avril 1984, nous avons écrit un article qui parut dans la gazette des mathématiciens pour présenter les trois premières années de la classe. Une commission a été organisée par la SMF9 qui, jusqu'à la fin de cette classe proposera au Ministère conférenciers, candidats et programme de travail. Plusieurs colloques se sont tenus depuis 1987 au centre de mathématiques qui a été équipé en matériel informatique en 1990. M. Yu restera en correspondance assidue avec chacun. Une intervention de MM. H. Cartan, G. Choquet et L. Schwartz auprès du Président Mitterand a permis de prolonger le programme.

En 1993, M. Yu est venu en France pour un colloque en l'honneur de M. Kahane. M. Kalifa et M. Chen liming ont réuni tous les anciens de Wuhan présents en France pour le 10 ième anniversaire de la première promotion. M. Yu nous a alors annoncé que le programme prendrait fin en 1994, dans un discours qui est encore d'actualité 10

La fin de la classe

Alors que la classe avait réussi pour l'enseignement universitaire classique, des évolutions étaient proposées par les mathématiciens vers les besoins de cadres en mathématiques et en informatique pour l'industrie. Ils n'ont pas été compris.

Cette classe s'est éteinte pour des raisons complexes, tant du côté français que du côté chinois vers 1994 avec le départ du dernier mathématicien en poste, M. Roos11. La méconnaissance du rôle des mathématiques dans la modernisation de nos pays a sûrement joué. Aujourd'hui, le rôle de notre discipline pour le développement économique d'un pays est mieux compris. Ainsi, M. Cédric Villani, médaille Fields est le porte parole du comité français pour la candidature de Paris pour l'exposition universelle de 2025 aux côtés de grands industriels.

En revenant après plusieurs décennies nous nous réjouissons du changement extraordinaire de la ville, de l'université de Wuhan ainsi que de la présence du consulat et des services français, car l'isolement relatif où nous étions a contribué à la méconnaissance de la classe et à son abandon en 1994.

En 2015, cette fête de la première promotion de cette classe nous donne de grands espoirs. Vous êtes la troisième génération de cette coopération en mathématiques et en sciences entre Wuhan et la France. Avec vos qualités personnelles, vos réussites et vos talents, vous saurez aller beaucoup plus loin que nous grâce à ces nouveaux outils, mail, internet et les réseaux sociaux qui nous réunissent ici.

Après notre séjour à Wuhan

Nous avons repris nos enseignements à Lille tout en poursuivant le travail de lexique mathématiques commencé à Wuhan. En collaboration avec l'équipe du Museum d'Histoire Naturelle de Paris qui réalisait un lexique français-chinois d'agronomie, Alain a pu créer un laboratoire, le Gedis au sein du LIFL à l'Université de Lille I. Il a travaillé sur l'informatisation du chinois, la réalisation du lexique de mathématiques et sur les problèmes de documentation structurée multilingue et de typographie informatique. Plusieurs enseignants ou étudiants de Wuda sont venus y travailler. En 1992, Alain est venu à Wuda pour discuter de l'édition du dictionnaire, mais cela n'a pas abouti. Il a ensuite pris aussi des responsabilités dans une association pour la diffusion du logiciel TEX/LaTeX (GUTenberg).

J'ai travaillé au Gedis sur le dictionnaire et poursuivi des recherches sur la langue scientifique et la langue chinoise. Je suis venue à Wuhan en mars 1989 à l'occasion d'un colloque à Pékin sur l'enseignement du français à des scientifiques étrangers12. Depuis 1993, je me suis consacrée à l'histoire des mathématiques ainsi qu'à la production de ressources multimédia pour l'université (Unisciel) ; j'ai créé un laboratoire le Lamia pour la création de ressources par de jeunes enseignants en formation à l'IUFM. Sur tous ces sujets, j'ai présenté des communications dans des colloques ou dans des revues. Avant, ma retraite je me suis consacrée à l'adaptation en français de neuf films réalisés par un mathématicien américain Tom Apostol de l'Institut Caltech. Je diffuse ces vidéos à l'aide d'un blog personnel « mediamaths », où j'ai mis en ligne différentes publications faites depuis notre retour de Wuhan.

Nous nous sommes installés en 2004 à Bias un village des Landes dont Alain est maire depuis quatre ans. Je suis aussi conseillère municipale, je m'occupe du journal et du site du village de Bias. Vous êtes cordialement invités à venir nous voir dans les Landes.



1 M. Liu Daoyu a écrit en 1982 dans le China Daily un article pour défendre la coopération avec la France : « Wuhan University is proud of both its cultural and scientific links with a great nation ».

2Monsieur Qi Minyou grièvement blessé en 1980 a participé à la classe et vous a enseigné l'analyse dès son retour l'année suivante.

3 En 1980, MM. A. Cousquer, J. Rougeaux et J. Ouziel, tous trois ingénieurs (ECP).

4 En 1981, en maths : Mme É. Cousquer et M. P. Le Calvez, en physique : MM. A. Cousquer et J. Kalifa avec MM.. J. Rougeaux et J. Ouziel, et M. G. Bulvestre en chimie.

En 1982, pour la seconde année, MM. É. Cousquer, P. Le Calvez et M. Jambu en maths, M. J. Kalifa et un VSNA en physique et M. R. Perz en chimie.

5Colloque « Mathématiques à Venir » à Massy Palaiseau

6 M. Waldschmidt

7 Mathématicien correspondant de l'Académie des Sciences

8Où travaille le mathématicien franco-brésilien Artur Avila qui vient d'obtenir la médialle Fields...

9Société Mathématique de France

10Il a écrit un article faisant le bilan de 14 années de ce programme dans la gazette des mathématiciens : 220 étudiants, 60 doctorats, et 10 doctorats pour les DEA.

11Les mathématiciens français en poste ont été peu nombreux : Mme et MM. É Cousquer de 80 à 83, P. Le Calvez de 81 à 83, M. Jambu de 82 à 88, Denis Feyel de 83 à 85, Guy Roos de 89 à 93, P. Doukhan en 1988, ainsi que des Vsna dont je ne connais pas tous les noms : MM. Lemoine, Meyer ...

Beaucoup de conférenciers sont aussi venus pour des séjours d'un à deux mois pour des cours ou séminaires.

12J'ai eu le plaisir d'être reçue par Monsieur Yu, de rencontrer une nouvelle promotion, d'être invitée par Wang Xiao Lin

et Wen Zhe Ying et de retrouver la famille Pous.

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Published by Eliane Cousquer - dans langue et mathématiques
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